Presque 14 heures, je fixe la grande horloge de la gare. Mes yeux suivent les aiguilles pendant que ma tête compte les secondes. Je suis face à cette horloge, appuyée contre un mur de la gare, je suis face à l’attente. Immobile, tout mon corps parait calme et posé…alors qu’à l’intérieur, au fond de moi, je suis en perpétuel mouvement, je suis agitée, énervée, surexcitée, pressée…comme un volcan prêt à exploser à chaque instant, comme un orage prêt à éclater à tout moment…comme…comme moi qui attend Eva tout simplement.
Ma tête, mon corps, mon cœur, mes mains, mon ventre…tous s’agitent, tous savent que le moment tant attendu va bientôt arriver, qu’il ne reste que quelques minutes à attendre, que quelques minutes à l’attendre... Des minutes qui semblent être des heures, des secondes qui s’écoulent lentement, doucement… et qui paraissent même s’écouler au fond de mon corps ; ces secondes je les sens, je les vois, je les vis ; ces secondes m’inondent et me plongent dans l’angoisse, l’angoisse de la retrouver.
Mon pouls bat au rythme de la petite aiguille de l'horloge, tandis que mon coeur se fixe sur celui de la grande... Et je sens déjà mon corps aussi froid que la vitre du cadran. Pourtant déjà je sais que si Eva me découvre dans cet état là, je serai aussi déchiffrable et attendue que la continuité des nombres d'une pendule...
Mais je commence tout de même à m’avancer sur le quai numéro 20. Je marche et m’arrête juste au milieu, au centre. Je suis là, seule, debout au milieu de ce quai horriblement vide, au centre de l’attente. J’ai peur. Je suis à la fois soucieuse et horriblement pressée de la retrouver.
Une lumière. Plus qu’une lumière, l’avant d’un train, son train. Celui-ci avance lentement, il ne semble pas être pressé. Je sens mes mains se refroidir, j’ai la sensation que mon cœur s’emballe de panique, que mon ventre se creuse et se tord, que ma tête se noie de peur et de stress. Le train continue d’avancer, je vois passer les wagons devant moi, les portes, les vitres qui défilent…
Il s’arrête complètement, les portes s’ouvrent et soudain le quai est totalement envahi de monde, devant, autour, derrière moi… partout. Tous marchent, me frôlent ou m’évitent. Et moi je reste là, je ne bouge pas, je n’en ai pas la force ni le courage. Comme à chaque fois que je la revois je suis totalement paralysée, troublée, paniquée, impressionnée… Immobile, je reste debout au milieu du quai, mon sac posé à mes pied, j’ai peur, j’enroule, déroule, enveloppe, inlassablement mes mains dans mon écharpe…
Je sais qu’elle est dans un des derniers wagons, le 19ème, mais je regarde l’avant du train, je regarde les portes de devant, je regarde le sol, le plafond, les colonnes, les murs de la gare… je regarde partout sauf derrière. Je regarde tout sauf dans sa direction. Pourquoi ?
J’ai peur de la revoir, peur de ce moment, cet instant précis où je la revois, où je la retrouve, peur des quelques secondes qui suivent l’instant où mes yeux se plongent dans les siens. Peur de lui dire bonjour, peur de lui parler, peur de la regarder, peur de la réentendre…peur qu’elle change d’avis… Immobile, à cet instant précis j’ai peur qu’elle réalise soudain qu’elle ne m’aime plus ou pas assez, peur que notre histoire sombre dans l’oubli, que tout soit fini, qu’elle n’aurait jamais voulu rien commencer, peur que nos corps ne s’attirent plus autant, qu’il ne reste plus que du néant, peur que nos rêves s’envolent, se ôtent…peur qu’elle décide, à ce moment là, en me revoyant de tourner la page et qu’elle m’oublie comme si j’avais été un rêve flou, une erreur, un mirage, peur qu’elle estime que tout cela n’est que dérisoire et qu’elle décide de m’oublier, de ne plus me voir, peur qu’elle réalise qu’en fait je ne suis pas celle que son cœur attendait, qu’il s’emballait, palpitait mais au final se trompait …peur qu’elle ne croit pas suffisamment en mes sentiments et pense que je suis peut-être trop jeune pour le moment… tout m’inquiète, m’effraye. Je n’ai jamais eu aussi peur de retrouver quelqu’un… je n’ai jamais craint autant de revoir quelqu’un et de le perdre au même instant, en même temps. Je ne veux jamais la perdre. Ma plus grande crainte est de la perdre, ma seule envie est de toujours être avec elle. Je veux toujours voir son regard allumé lorsqu’elle plonge ses yeux dans les miens… je veux…Je ne veux surtout pas lui demander trop, je veux simplement tout ce qu’elle veut bien me donner…. «
je veux tout et au rythme qu’elle le souhaite . » Et là, elle seule aurait compris.
Puis tout a basculé. Une bombe artisanale fut à l'origine du déraillement de son train. Immobile je suis restée d'innombrables minutes... Vide je suis restée tant d'années. Immobile mon cœur en est resté. Désormais les gares, d’elle, sont toujours hantées, son parfum sur moi est restée imprégné… Désormais, immobile j’ai su qu’on pouvait basculer.
à ma tante
Il pleut. Paris au mois d’août et le ciel semble précéder mes yeux : Il pleure. Je ne le sais pas encore mais depuis quelques jours la plus forte des femmes se blesse, se perd. J'ai peur qu'elle ne résonne plus, ni dans nos cœur ni même à nos oreilles.
Je ne sais plus vraiment comment tout cela a commencé. Je me souviens juste d’un pressentiment, les yeux rivés sur Paris, enfin je crois... Sur les toits de Paris. Nous étions au 14eme étage, autrement dit bien trop haut pour nous. Je me souviens donc de cette boule au ventre.
Puis le téléphone, et maintenant je suis là, face à la fenêtre, et la boule se resserre, et je pense que cette fois ça y est, le monde tourne à nouveau une page précipitamment et nous jette sur une autre aussi sombre qu'est le ciel. L'été a été pourri, l'été a été malade. L'été a été maudit, la vie est infâme. Je pleure.
J’essaie de me mentir, de rire, de dire que ça va aller. Mais les mots ne sortent pas, restent coincés dans ma gorge, entre le sternum et le pharynx. Il n’y a surement plus la même intensité dans mon regard. C’est ce que les gens diront. Cela sera la réalité, et quelle importance, je me sens vide, il fait froid au plus profond de moi.
Je voudrais rêver, la voir courir et qu'elle se débarrasse du mal en elle comme on enlève un vêtement sale, d'un coup, sûr et rapide, et on le jette à terre, on le foule et le dépasse. Je voudrais même prendre sa douleur, diluer ses larmes, lui rendre le sourire.
Je suis en colère, je suis moi-même blessée, je suis fatiguée et surtout dégoûtée.. Qui peut comprendre? Elle va s’enfuir, je le sais. Je veux mourir, ouvrir la fenêtre, m’envoler, mais je n’ai pas d’ailes contrairement à elle.